"L'inquiétante géographie de l'avortement" (Le Monde)
Jeudi 7 mars 2002
Comme l'Irlande entendait le faire, deux pays ont durci, ces dernières années, leur
appareil législatif concernant l'interruption volontaire de grossesse. En Pologne,
après la chute du régime communiste et sous l'influence de l'Eglise catholique,
l'accès à l'avortement fut radicalement limité, en 1993. Malgré une tentative de
libéralisation initiée à la faveur de l'élection d'un nouveau Parlement, le pays est
revenu en 1997 à un système restrictif, la Cour constitutionnelle estimant que la
nouvelle loi contrevenait à la protection du droit à la vie de l'"enfant conçu".
L'interruption de grossesse n'est plus admise que pour des raisons médicales
strictes, de viol ou d'anomalie du fœtus. Alors que la statistique officielle indique 151
interventions en 1999, un! rapport de la Fédération pour les femmes et le planning
familial estime que de 80 000 à 200 000 avortements clandestins ont pu être
effectués dans le pays en 2000, avec tous les risques médicaux qui en découlent.
Le nombre d'enfants abandonnés à l'hôpital après l'accouchement a, lui, presque
triplé entre 1993 et 1999, passant de 252 à 737.
Au Salvador, le code pénal de 1997, qui ne tolérait les avortements que dans
quelques cas (viols, risques de malformations fœtales), a été amendé dans le sens
d'une suppression complète de ces exceptions. Devenu illégal, l'avortement est
passible de 8 ans de prison. Le droit à la vie "dès la conception" a même été inscrit
à présent dans la Constitution. Le Center for Reproductive Law and Policy (centre
pour le droit et les politiques en matière de santé et de reproduction) a révélé que
l'Eglise catholique s'était mobilisée massivement pour cette inscription dans la
Constitution. Le Parlement avait été mis sous forte pression : des cars scolaires
remplis d'enfants furent dépêchés dans la capitale pour des manifestations, et des
fidèles furent contraints à signer une pétition à la sortie de l&! #39;Eglise.
RESTRICTIONS AMÉRICAINES
La décision du président George W. Bush de restaurer, dès son arrivée au pouvoir,
en janvier 2001, le Global Gag Rule – aussi appelé "politique de Mexico" – a
également restreint la possibilité pour les femmes de nombreux pays de recourir à
l'avortement. Cette politique interdit aux organisations non gouvernementales
étrangères bénéficiaires de l'aide américaine, via l'USAID (US Agency for
International Development), d'utiliser leurs propres fonds pour fournir des services
d'avortement légaux (sauf cas de viols, d'incestes, ou quand la vie de la femme est
menacée), de faire pression auprès de leurs gouvernements pour réformer des lois
sur l'avortement ou même d'offrir des conseils ou des recommandations exactes sur
l'avortement. L'amendement Helms de 1973 interdit déjà l'utilisation de fonds
américains dans ce but! .
Adoptées en 1984 par Ronald Reagan, abandonnées par Bill Clinton, ces
dispositions, depuis qu'elles ont été rétablies par George W. Bush, ont déjà produit
leurs effets : au Népal, l'un des pays dont le taux de mortalité maternelle est l'un des
plus élevés au monde, les autorités ont renoncé à leur projet de décriminalisation de
l'avortement, ayant dû renoncer à compter sur les soutiens d'ONG que la
participation à ce programme auraient privées des subventions américaines.
Il est pourtant avéré que la réglementation de l'avortement est l'une des premières
mesures permettant d'abaisser le taux de mortalité maternelle. Pour preuve, le
rapport 2001 de Population Action International, qui établit un classement des pays
de plus de deux millions d'habitants en fonction de leur indice de risque reproductif
(un indice composé de 10 indicateurs fondamentaux de santé reproductive, dont le
nombre de naissances par femme, la proportion du recours à la contraception ou la
population atteinte du sida. Parmi les 19 pays dont l'indice est supérieur à 60, 13 ont
rendu l'avortement illégal ou ne l'autorisent qu'exceptionnellement. D'autres chiffres
prolongent ces inquiétudes : sur les 50 millions d'avortement pratiqués
annuellement, 20 millions ne sont pas médicalisés, selon l'Organisation mondiale de
la santé.
Au total, 54 pays, qui représentent 25 % de la population mondiale, interdisent
encore totalement l'avortement, sauf s'il est indispensable pour sauver la vie de la
mère.
Au-delà de la question de l'avortement, c'est plus généralement celle de l'éducation
sexuelle et de l'accès à l'information sur la sexualité et les modes de contraception
qui est posée. Ainsi la Cour suprême argentine a-t-elle interdit, jeudi 7 mars, dans
un pays où 92 % de la population se réclame de l'Eglise catholique, la vente et
l'usage des pilules contraceptives, dites pilules du lendemain.
Vincent Fagot