Pie XII face aux nazis n’avait pas la force de Jean-Paul II face aux communistes
Pour mettre en cause l’attitude du Vatican, le metteur en scène de “Z”
et de “L’aveu” a pris quelques libertes. Un historien precise le rôle du
pape
J’ai été agréablement surpris par « Amen ». Ce n’est pas un film qu’on oublie
huit jours plus tard. On en ressort secoué. Il est a cent lieues de l’affiche qui le
dessert et le trahit. Ceux qui iront le voir en pensant y retrouver un peu du
scandale que suggère cette croix gammée mêlée à celle du Christ seront
déçus. La question essentielle du film porte sur la connaissance qu’avaient le
pape Pie XII de l’existence des chambres à gaz et de la solution finale. Il n’est
en aucun cas fait allusion à une quelconque complicité, connivence ou
sympathie avec le régime nazi. Il faut écarter l’idée que Pie XII ne savait pas.
Il était aussi bien informé que la plupart des chefs d’Etat. Mais pour ceux-là
comme pour l’opinion publique, ce n’est qu’en 1945, puis au procès de
Nuremberg, qu’on a mesuré l’ampleur des atrocités commises par Hitler. Il y
a quelques mois, l’ophtalmologue Yves Pouliquen m’a rapporté que le père
de l’un de ses confrères allemands habitait le long d’une voie ferrée qui menait
aux camps de la mort. Ce n’est qu’à la fin de 1943 qu’il a pris conscience
que les trains qui partaient vers l’est étaient pleins, tandis que ceux qui en
revenaient étaient vides. Imaginez la difficulté pour ceux qui n’étaient pas sur
place d’envisager qu’on organisait la déportation de millions d’hommes et de
femmes... Les Alliés n’ont jamais bombardé les voies d’accès aux camps de
concentration et n’en ont que très tardivement révélé l’existence. Si Pie XII ne
s’est pas exprimé clairement, c’est aussi parce qu’en 1943 l’opinion n’attend
pas tellement que le pape soit la conscience de l’humanité. Ce n’est pas parce
que Jean-Paul II a fait reculer le communisme que son prédécesseur pouvait
avoir raison du nazisme. Ne créditons pas Pie XII du même pouvoir politique
que Jean XXIII et Jean-Paul II. Il n’émet une forte protestation que lorsqu’on
s’en prend aux Juifs baptisés, c’est-à-dire au peuple qui lui a été confié.
Lorsqu’il fut nonce en Allemagne pendant la République de Weimar jusqu’en
1930, il n’a pas été confronté à la réalité du nazisme. D’ailleurs à cette
époque, l’épiscopat allemand interdit à ses fidèles d’adhérer au Parti. Ce
n’est qu’en 1933 qu’on lèvera cette interdiction. Fondamentalement, Pie XII
croit plus à l’efficacité de démarches diplomatiques qu’à des protestations qui
soulageraient sa conscience. Peut-être surestime-t-il l’efficacité des
démarches de gouvernement à gouvernement. Mais il est faux de dire qu’il n’a
rien fait. En mars 1937, Pie XI, son prédécesseur, signe une encyclique qui
condamne le racisme et l’antisémitisme. Or, celle-là est alimentée par les
évêques allemands et l’un de ses principaux rédacteurs en est Mgr Pacelli,
futur Pie XII. Afin qu’il n’y ait aucun doute sur ses destinataires, ce texte est
publié en allemand et lu le jour des Rameaux dans la plupart des églises du
pays. En 1939, lorsque Hitler vient à Rome invité par Mussolini pour célébrer
le pacte d’Acier, le même Pie XI quitte la ville, ferme la cité du Vatican et le
musée. Et Pacelli est à ce moment secrétaire d’Etat, c’est-à-dire le principal
collaborateur du pape.
Il est aujourd’hui avéré que Pie XII s’est interrogé sur l’efficacité qu’auraient
ses prises de position. Lorsque la Pologne est envahie par l’armée nazie, le
primat quitte le pays et est reçu en audience, en janvier 1940, à Rome. Il fait
part au Pape de toutes les atrocités commises par les troupes d’occupation.
Bouleversé, Pie XII demande à Radio-Vatican d’en parler sur ses ondes.
Réaction immédiate de l’ambassade allemande au Saint-Siège : « Si vous
continuez, la persécution sera aggravée. » Pie XII demande a Radio-Vatican
de garder le silence. En 1941, l’épiscopat néerlandais condamne le traitement
infligé aux Juifs des Pays-Bas. En riposte, les autorités allemandes étendent la
persécution aux Juifs baptisés. Finalement, la communauté israélite de ce pays
est celle qui proportionnellement a payé le plus lourd tribut. Examinons aussi
dans le détail les prises de position des ambassadeurs du pape. A Vichy,
Valério Valéry a blâmé les lois antijuives au point de troubler Pétain et de
contribuer à faire basculer l’opinion publique. Il en est de même pour le nonce
de Bratislava, en Slovaquie. En 1942, les évêques français protestent contre
les rafles. Le retentissement est considérable. A tel point que Laval dit aux
Allemands qu’il ne peut plus continuer. Quelques mois plus tard, les
arrestations reprennent de plus belle... Dernier élément : dans son discours de
Noël 1943, Pie XII a une phrase pour condamner les persécutions en raison
des races. Certes, à aucun moment il ne prononce le mot «Juif», et c’est son
erreur. Il a eu l’impression d’aller à l’extrême limite de ce qu’il pouvait dire.
Le diplomate a pris le dessus sur le pasteur. Qu’auraient fait les Allemands si
l’Eglise avait, en 1943, condamné sans appel la déportation? Ils auraient
peut-être décuplé leur énergie destructrice, ou peut-être marqué un temps
d’arrêt. La question reste ouverte. Et dans 50 ans, on s’interrogera encore. m
Propos recueillis par Jérôme Béglé