Déni creator
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Stéphane Denis
Publié le 26.02.2002 in Le Figaro
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« L'avantage avec l'Histoire, selon Costa-Gavras, c'est que les faits sont indéniables tandis que les événements actuels sont toujours susceptibles d'interprétations. » Je ne sais si les événements sont susceptibles, ils protestent rarement ; on peut leur faire dire ce qu'on veut, et c'est bien ce que font les hommes qui se jettent dedans.
L'histoire, elle, est écrite dans un sens ou un autre, et c'est précisément ce que fait Costa-Gavras, metteur en scène engagé, comme on disait autrefois. Comme on a commencé à dire après les événements qu'il retrace dans Amen. Et c'est l'impression que donne ce film, celle d'un bon gros engagement né de cette espèce de bonne volonté touchante et massive dont témoignaient Z et L'Aveu.
Ainsi voyons-nous dans Amen, au moment ou les nazis font tourner leurs camps à plein régime, un déjeuner au Vatican où des évêques se goinfrent dans une élégante atmosphère de maison close. Un jeune et courageux jésuite, joué par Mathieu Kassovitz, tente vainement de les intéresser aux preuves qu'il apporte de l'existence des camps. Peine perdue. Les évêques se repassent la mayonnaise. Encore un peu de galantine, Monseigneur ?
Telle est la conception de l'histoire indéniable de Costa-Gavras, cinéaste qui a bien le droit de mettre ce qu'il veut dans son film, mais qui risque de rencontrer quelques spectateurs plus susceptibles que les événements.
L'intéressant est que Costa-Gavras n'a pas tiré son film du néant, d'archives ou d'un scénario, mais de la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire. Elle a dans les quarante ans. On a tout dit sur elle, du bien et du mal, mais personne ne peut nier qu'il s'agit d'une interprétation de l'histoire. Le film de Costa-Gavras qui en reprend les personnages réels ou imaginaires, et notamment le jeune et courageux Kassovitz, est donc l'interprétation d'une interprétation. Pourquoi pas ? C'est le droit légitime de tout créateur, c'est son devoir, sa raison d'être. Mais dans le genre indéniable, on repassera.
Naturellement, chaque créateur est convaincu qu'il est la vérité, encore plus qu'il ne la dit ; mais quand il s'agit de prouver que le pape Pie XII était un autre bras droit d'Hitler, un de plus, le créateur le plus grandiose s'expose à une critique non seulement de son art, mais de ses intentions. Je sais bien que l'époque n'en est pas à une intention près ; et sur ce qu'on lit des rois, des papes, de la France, de l'histoire depuis une vingtaine d'années, il y a autant de quoi rire que de s'affliger. S'affliger de la bêtise, de l'ignorance, rire de l'effet obtenu par la bêtise et l'ignorance. Voir un peuple tourner le dos à son passé, à son histoire, pour se jeter dans le vide de l'immense rien est un spectacle fascinant, mais qui ne surprend plus personne.
Il n'y a pas si longtemps c'était la guerre de 14-18. Auparavant, il y avait eu la célébration du bicentenaire de la Révolution qui nous valut de bons moments. Il n'y a pas de semaine sans que nous n'apprenions d'une bouche ou d'une autre, souvent gouvernementale, toujours autorisée, des détails inédits sur l'horreur dont nous sommes collectivement et historiquement coupables. Cette gigantesque farce rappelle la machine à décerveler du père Ubu, et l'admirable logique qui lui faisait jeter les palotins à la trappe.
Considérons qu'il ne s'agit que d'un film. Il y en a eu d'autres qui disaient des bêtises. Dans l'avion de dimanche, j'ai appris que d'Artagnan était le fils d'Anne d'Autriche. C'était une conception américaine de l'histoire. Ça m'a fait de la peine pour Dumas et pour Anne d'Autriche, fière Espagnole, mais je n'en étais plus à ça près. Ça m'a rappelé un autre film, Ridicule, dans lequel Louis XVI était un Libanais court sur pattes. Or le roi était très grand, et si on voulait se moquer de lui, les motifs ne manquaient pas qui ne l'auraient pas transformé abusivement et contrairement à une vérité indéniable, comme dit Costa-Gavras, en rahat-loukhoum à jabot.
Et pour rester à Costa-Gavras qui, lui, n'a pas pour vocation d'amuser, ni de raconter une histoire, mais revendique bien haut, bien fort, de mettre l'histoire en scène et ce qu'il appelle « la fonction de l'art », « provoquer continuellement le scandale pour créer le débat », j'ai le sentiment que son oeuvre est un bel exemple de conformisme. Montrer le Pape dans l'histoire, Pie XII dans la tourmente de l'Europe en guerre, pas plus extralucide qu'un autre mais chrétien inspiré, cherchant à sauver ce qui peut l'être, luttant pour sa foi contre un mal qui n'épargnait personne, voilà qui eût été anticonformiste. Un peu moins dans le vent bien sûr, le vieux vent tricoté maille à maille, et sans doute pas très recommandé.
Sur le conformiste et le recommandable, il y aurait des choses à écrire qui demandent une plume plus autorisée. Ce n'est pas que le conformisme soit détestable en soi, et même je suis prêt à m'engager à mon tour et pour une fois dans le rang des conformistes indécrottables, qui tiennent d'Artagnan pour le fils de sa mère, Louis XVI pour un géant, l'offensive de Nivelle pour une sottise d'état-major et l'occupation nazie en Europe pour une réalité objective dont il était difficile de faire abstraction. Le conformisme a du bon qui permet de ne pas penser qu'en 1981 la lumière, brusquement, succéda à la nuit, que le château de Versailles est antérieur au siège du Parti socialiste et que la première obligation d'un pape est d'être catholique. Repriser la vieille chaussette du Vicaire, très bon titre qui fit beaucoup pour la renommée de la pièce, me semble, au contraire, d'un conformisme douteux, éculé, et qui n'est pas certain d'obtenir le scandale qui conduit au succès.
Notez que l'Eglise de France pourrait protester. Elle l'a fait à propos de l'affiche du film, et un peu aussi sur sa thèse, mais je n'ai pas senti l'indignation farouche. Elle n'a pas l'air très assurée de ce Pape et nous a donné récemment tant de preuves qu'elle regrette d'avoir existé, d'avoir été puissante et écoutée à une époque où elle ne doutait pas d'être l'Eglise, qu'on finit par se demander de quoi on se mêle. C'est vrai à la fin, les causes ne manquent pas mais si les intéressés s'en désintéressent, on est tenté de passer la main. En fait d'héritage, l'Eglise a le sien qu'elle devrait défendre au lieu de s'en débarrasser dans un esprit de pauvreté évangélique qui a vite tourné à la pauvreté historique et ne tardera pas à terminer dans la plus sublime des pauvretés, la simplicité d'esprit.
Je sais bien que le royaume des cieux lui appartiendra, mais dans l'immédiat il faudrait affirmer la pérennité du royaume, et qui dit royaume dit un roi. Nous voici ramenés au Pape auquel on reproche pêle-mêle d'avoir été nonce à Berlin, d'avoir levé l'interdiction qui frappait L'Action française, d'avoir envoyé un télégramme de félicitations à Franco après sa victoire de 1936 et surtout, si j'ai bien compris, de ne pas avoir écouté à temps Mathieu Kassovitz, c'est-à-dire en 1943 un personnage créé vingt ans plus tard et rejoué vingt ans après. Il n'allait pas assez au cinéma.