Suisse: Le Père Albert Longchamp toujours interdit de parler de l'Opus Dei
Genève, 4 février 2002 (APIC) L'entrepreneur genevois Pierre Marti n'en démord pas: il veut absolument que soit levée
"l'interdiction absolue" de parler de l'Opus Dei imposée par Rome en 1981 au journaliste jésuite Albert Longchamp, révèle le
quotidien "Le Temps".
La censure toujours pas levée
Directeur et rédacteur en chef de l'hebdomadaire chrétien "Echo Magazine", et directeur du mensuel jésuite Choisir, à
Genève, Albert Longchamp veut retrouver sa liberté de parole et d'écriture en ce qui concerne l'Opus Dei. Pierre Marti,
ex-député démocrate-chrétien au parlement genevois, attend depuis le printemps dernier que l'évêque diocésain, Mgr Bernard
Genoud, lui fournisse des explications sur l'Opus Dei, puisque le Père Longchamp ne peut le faire lui-même. Il considère que
la censure imposée au journaliste jésuite est d'"un autre temps" et contredit l'image d'une Eglise ouverte et respectueuse de
la liberté d'expression de ses membres.
Le porte-parole du diocèse, Nicolas Betticher, va prendre l'affaire en mains dans un esprit de dialogue et d'ouverture, a-t-il
assuré lundi à l'APIC. Il va examiner en priorité ce dossier qu'il vient de découvrir par la presse. Il espère qu'une solution
positive sera rapidement trouvée, dans le respect des compétences de chacun. Mgr Genoud rentre de l'étranger lundi soir et
une position officielle sera donnée ces prochains jours. Pierre Marti, un homme qui a une longue carrière politique derrière lui,
et qui est également engagée dans son Eglise, sera certainement reçu par l'autorité diocésaine.
Notons que l'interdiction de parole sur tout ce qui touche l'Opus Dei infligée au Père Longchamp - qui est par ailleurs
président de la Commission des médias de la Conférence des évêques suisses - ne relève pas d'une instance diocésaine.
L'Opus Dei est une prélature personnelle qui échappe à l'autorité de l'ordinaire diocésain, et l'interdiction vient de Rome.
Un besoin d'éclaircissement
Pierre Marti a déclaré lundi à l'APIC qu'en demandant des éclaircissements sur l'Opus Dei, il ne conteste pas le dogme
catholique: "Je n'ai rien contre l'Opus Dei, j'aimerais seulement que notre évêque nous informe largement et franchement sur
ce mouvement d'Eglise, puisque les personnes qui voudraient écrire à ce sujet ont l'interdiction de le faire. Nous ne voulons
pas autre chose, nous sommes en famille, en Eglise!".
Dans une lettre du mois de décembre, qui se réfère à sa demande du 13 juin 2001 restée sans réponse, l'entrepreneur
genevois souhaite une réponse personnelle de Mgr Genoud dans les prochains jours "afin de dissiper ma crainte que
véritablement l'Opus Dei est un problème au sein de l'Eglise catholique et que l'ensemble du magistère a également
l'interdiction formelle d'en parler".
En février 1981, les "ciseaux d'Anastasie"
Les ennuis du Père Albert Longchamp avec les "ciseaux d'Anastasie" - la censure! - remontent à un jour de février 1981,
quand il publie dans la revue Choisir un dossier solidement étayé sur l'Opus Dei rédigé par le Père Pierre Emonet, qui allait
devenir plus tard rédacteur en chef de la revue jésuite romande.
Intitulé "Une Eglise dans l'Eglise", l'article qui fait bondir l'Opus Dei et Rome est publié en février 1981. L'auteur, qui parle
espagnol, lit dans le texte toute la prose d'Escriva de Balaguer, le fondateur de l'"Œuvre de Dieu". Il se lance sur la piste de
ce mouvement après avoir été interpellé par des parents dont les enfants, étudiants au Collège St-Michel de Fribourg,
fréquentent les activités du Club Alpha, tenu par l'Opus Dei. Certes, ces jeunes travaillent désormais très bien à l'école et
suivent même récollections et retraites durant le week-end. Ils deviennent par contre de plus en plus intransigeants et fermés
au dialogue. Un comble pour le Père Emonet: "Ces adolescents ont été poussés - à 16 ans! - à faire des vœux de chasteté."
Après s'être rendu notamment à Paris et à Zurich pour son enquête, le Père Emonet publie une enquête fouillée qui ne
cherche en rien le scandale, mais qui le provoque en affirmant que plus qu'une spiritualité, l'Opus Dei a une discipline et une
morale. Furieux, des responsables de l'Opus Dei interpellent le rédacteur en chef d'alors, Albert Longchamp. Ce dernier est
prêt à leur ouvrir les colonnes de sa revue pour publier d'éventuelles rectifications. L'article étant inattaquable, ils ne trouvent
pas la faille. Ils s'adressent alors au provincial jésuite à Zurich, qui prend la défense de la revue.
"Au nom de l'autorité supérieure"
Au mois de mai suivant, un émissaire de la Compagnie de Jésus arrive de Rome avec une lettre du cardinal secrétaire d'Etat
Casaroli. Le numéro deux du Vatican ordonne "au nom de l'autorité supérieure", de cesser à l'avenir toute publication ou
débat public sur cet institut. Casaroli, invoquant la nécessité de "ne pas blesser la charité dans l'Eglise", estime inconvenant
que des ordres religieux se chicanent sur la place publique. Une incise précise cette interdiction absolue, en concédant
qu'elle doit être respectée "même si les faits allégués sont vrais".
Pour l'anecdote, le Père Emonet relève qu'il n'a même pas pu avoir la lettre entre les mains, la décision devant rester secrète!
Le directeur de Choisir, se voit intimer l'ordre, par l'intermédiaire du général des jésuites, de cesser tout débat autour de
l'Opus Dei. Cette interdiction absolue de s'exprimer en public ou d'écrire quoi que ce soit sur l'"Œuvre" - sous peine de
sanctions! - subsiste jusqu'à aujourd'hui. Elle n'a pas été révoquée par Rome, assure le journaliste jésuite.
Dans l'article du quotidien "Le Temps", Patricia Briel révèle que le Père Longchamp, responsable de deux magazines
chrétiens, veut briser le silence qui lui est imposé. Ce journaliste, dont la réputation dépasse les frontières de la Suisse, se
trouve dans une situation peu confortable pour un professionnel de la communication: devoir accepter de ne pouvoir faire son
métier en ce qui concerne l'"Opus Dei", alors que l'"Œuvre" n'a aucune peine à mobiliser ses sympathisants - et de
nombreux évêques "- partout dans le monde pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de son fondateur, Escriva
de Balaguer, que le pape Jean Paul II va prochainement canoniser.
Le Père Longchamp, qui se trouve actuellement en voyage en Extrême-Orient, n'a pu répondre aux questions de l'APIC. Mais
à l'occasion du 40ème anniversaire de la revue Choisir, en 1999, il avait évoqué cette contrainte qui continue à lui peser,
l'assimilant à une violation de l'éthique journalistique, une branche qu'il enseigne justement Département de sociologie et de
médias de l'Université de Fribourg. (apic/be)