Editorial de la dernière lettre du Supérieur de la Fraternité Saint-Pie-X en Australie et Nouvelle-Zélande. Traduction approximative de l'original Anglais.
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25 septembre 2001
Bien chers frères,
Je reviens à peine d'un voyage d'un mois dans notre mission aux îles Fidji. J'ai pensé que vous souhaiteriez connaître ce que j'ai vécu là-bas.
Je suis parti de Sydney le 16 août et rencontrai à l'aéroport de Suva Monsieur Jack Shaw, originaire des îles Fidji, qui vit maintenant depuis de nombreuses années à Wellingtion, en Nouvelle-Zélande. Ayant été depuis très longtemps en contact étroit avec notre Fraternité (c'est chez lui que Monseigneur Lefebvre et moi-même avons logé lorsque nous avons séjourné à Wellington en 1985), c'est lui qui a pris l'initiative de présenter notre apostolat à sa mère patrie, avec les résultats remarquables que je vais maintenant présenter.
A mon arrivée chez les Shaw, à Suva, j'eus l'agréable surprise de trouver un maison spacieuse à deux étages, avec un grand rez-de-chaussée, située dans une partie plaisante de la banlieue de cette ville, au 15 Moli Place, Laucala Beach. Monsieur Shaw a acheté cette propriété en 1993 et l'a arrangée de telle façon que le rez-de-chaussée accueille une chapelle dédiée à saint Michel, simplement et joliment ornée. Cette chapelle peut contenir une centaine de personnes, avec une salle « paroissiale » et un lieu pour les personnes qui s'en occupent. L'étage supérieur abrite de très confortables quartiers pour le prêtres et pour Monsieur et Madame Shaw quand ils viennent y séjourner. Il est en général possible pour l'un de nos prêtres de Nouvelle-Zélande de se rendre aux îles Fidji environ six fois par an et de rester deux ou trois semaines chaque fois.
Le premier dimanche de mon séjour, le 19 août, la chapelle était pleine, et nous eûmes une messe chantée suivie d'une bénédiction auxquelles la communauté participa avec une grande ferveur. Cela ne fut pas une grande surprise, étant donné qu'aux nombreux dimanches où il n'y a pas de messe, les fidèles continuent de venir à la chapelle, récitent les prières de la messe ensemble et font une communion spirituelle. Ces prières sont dirigées par quelques garçons ou jeunes gens de la paroisse qui lisent aussi l'Epître, l'Evangile et un sermon du Curé d'Ars pour le dimanche correspondant ! Loin de trouver cette expérience décourageante, les fidèles des Fidjis ont maintenu cette pratique durant des années, et deux des jeunes gens viennent d'entrer au séminaire de Goulburn [n.d.t. : séminaire de la Fraternité en Australie] cette année. Priez, s'il-vous-plaît, pour leur persévérance.
Une partie considérable de la communauté était venue du village de Nakavu, à environ une heure de voiture de Suva. Un car entier, dont un grand nombre d'enfants, vient à la chapelle Saint-Michel lorsque le prêtre ne peut pas visiter leur village. Après la messe eut lieu la traditionelle cérémonie de bienvenue, le Kava. Ce fut la première fois que je goûtai de cette boisson inhabituelle, et ce rituel se répéta en de nombreuses occasions durant mon séjour.
Les quelques jours qui suivirent se passèrent à Suva, et le 25 août commença ce qui fut sans doute le point culminant de ma visite aux îles Fidji, mon excursion à Rotuma.
Cette île est située à environ 450 kilomètres du Nord de Fidji, complètement isolée et loin de toute autre île habitée. Les bateaux y accostent rarement, et seul les petits avions peuvent y atterrir. Il n'y a pas d'hôtels, pas de véritables magasins, et les touristes y vont rarement. Cet endroit étant aussi éloigné de tout qu'on peut l'être aujourd'hui, il est fort surprenant qu'il y ait un groupe de catholiques souhaitant assister à la messe traditionnelle. L'un de nos prêtres, le Père Trauner, de Nouvelle-Zélande, s'y est rendu il y a quelques mois et y a célébré la première messe traditionnelle sur Rotuma depuis 1970. Je me réjouissais donc beaucoup de visiter cette endroit.
Monsieur Shaw et moi nous envolâmes vers cette île paradisiaque sur un petit avion emportant seulement un autre passager en plus de nous. Après un voyage de deux heures, ce bijou du Pacifique sud apparut devant nos yeux émerveillés - une île couverte d'une végétation tropicale luxuriante, dominée par des pics volcaniques et entourée de plages au sable blanc étincelant. Elle ne fait que 14.5 kilomètres de long et 4 de large, avec une population de 2000 âmes. Seule une minorité d'entre elles sont catholiques.
A peine notre avion avait-il atterri sur une piste herbeuse que nous fûmes accueillis par nos hôtes, qui nous mit des guirlandes de kefui comme signe de bienvenue, avant de nous faire monter en camion (l'un des moyens de transports les plus confortables à Rotuma !). Nous nous asseyâmes devant, tandis que le comité d'accueil s'asseyait sur le pont du camion. Un trajet cahoteux à travers des scènes reposantes et magnifiques nous amena à une maison toute simple qui allait nous servir de pied-à-terre pour les quelques jours suivants. Elle se trouvait en bordure d'une forêt de majestueux palmiers, près d'un ravissante plage. Le jour suivant étant un dimanche, je célébrai la messe pour environ cinquante personnes, dont bon nombre d'enfants. Rotuma n'a bien sûr aucune histoire écrite avant le dix-neuvième siècle, mais il semble, aussi étonnant que cela puisse paraître pour une si petit île, que les habitants des différentes localités ont passé leur temps à se faire la guerre ! La dernière fut une guerre religieuse et eut lieu en 1978. Les Méthodistes furent les premiers à évangéliser l'île, les missionaires catholiques étant arrivés plus tard. Les premiers attaquèrent alors les seconds et plusieurs personnes furent tuées.
Suite à cela, dans une tentative de trouver une solution à leurs disputes, les chefs Rotumiens offrirent leur île à la Reine Victoria. Mais comme elle fut considérée comme trop petite pour être gérée comme une colonie séparée, elle fut rattachée à Fidji. Elle l'est restée depuis, bien que les Rotumiens soient une race différente des Fidjiens, avec une autre langue et d'autres coutumes sociales.
Nos hôtes furent longtemps affectés par la voie prise par l'Eglise, dont le dernier signe apparut il y a dix ans lorsqu'il fut décidé d'adopter la terminologie protestante de « Atua » pour Dieu et de « Jesu » pour Jésus, au lieu des termes catholiques de « Aitu » et « Jisu ». Bien que cela semble en soi un changement insignifiant, cela représentait une trahison envers leurs arrière-grand-pères qui étaient morts pour la Foi, et ce groupe d'environ 50 personnes décida de ne plus jamais assister à la nouvelle messe.
Par conséquent, pour remplacer cela, il se réunirent dans l'église du village pour réciter le Rosaire et d'autres prières. Cette situation était tolérée jusqu'à ce que le Père Trauner arrive. Le curé de la paroisse appela alors l'un des trois policiers de l'île à l'église pour leur en interdire l'entrée.
Il y a plusieurs églises à Rotuma, mais seulement un prêtre. L'église dont notre groupe a été exclu est le lieu de culte principal, où le prêtre réside. Je fus surpris de trouver une si ravissante construction dans un endroit aussi éloigné. La mission fut fondée par des prêtres français qui firent construire l'église à la fin du dix-neuvième. Elle fut bien sûr construite avec la main-d'oeuvre locale, mais elle ressemble absolument à une église française de village contemporaine, avec son clocher, ses fenêtres de vitraux et son autel en marbre, tous importés de France à des coûts et des complications qui durent être terribles. L'église domine une magnifique baie entourée de palmiers. L'image est charmante, mais l'église et les bâtiments scolaires sont tristement négligés. Il semble qu'il n'y ait pas eu de réparations d'aucune sorte sur ces constructions depuis que les prêtres européens sont partis il y a environ cinquante ans.
Nos quelques jours à Rotuma passèrent rapidement, la plupart passés à parler de l'état de l'Eglise et de ce qui pourrait être fait pratiquement pour aider ces âmes littéralement échouées au milieu de l'océan ! Tous les jours, ils assistèrent à la messe avec beaucoup de dévotion. Trois des enfants firent leur première communion. Nous eûmes l'honneur d'une cérémonie de Mamasa, durant laquelle, assis sur des « apei » de nattes et avec des guirlandes de trefui autour du cou, on nous oignit la tête d'huile de coco. Cela est censé représenter le fait que le nouveau-venu est purifié des mauvaises influences étrangères et a désormais le droit de voyager librement sur l'île. Un banquet a ensuite lieu, durant lequel la nourriture est cuite dans un « koue », c'est-à-dire placée sur des pierres chauffées, couvertes de feuilles et enfouie en terre pour quelques heures. Le résultat est délicieux !
Toutefois, malgré la cérémonie du Mamasa, et malgré le fait que l'île est si isolée, avec des habitants vivant très simplement sans beaucoup de confort matériel, ni télévision, ni journaux, une seul avion par semaine venant de Fidji avec une poignée de passagers et un bateau hebdomadaire qui peu arriver ou non, apportant quelques biens particulièrement délicats comme des boîtes de corned beef (considérées comme une délicatesse en comparaison des délicieux fruits naturels, poissons et viandes qui sont leur régime quotidien !), la mauvaise influence étrangère pénètre quand même à Rotuma. Le groupe électrogène permet à la jeunesse d'écouter de la musique pop, et aux autres de regarder des vidéos, avec les conséquences inévitavles que cela entraîne. Bien que la population ne soit que de deux mille, beaucoup de gens, naturellement, quittent l'île de Rotuma à la recherche d'une « meilleure » vie ailleurs, de sorte que la plupart des gens nés sur l'île vivent maintenant en dehors. Ils restent bien sûr en contact étroit avec leurs familles laissées sur cette île isolée, dont la communauté est plus touchée par le monde extérieur et ses maux qu'il n'y paraît au premier abord, et un écart de génération commence à apparaître.
Tout ce que nous pouvons espérer faire pour l'instant est d'envoyer un prêtre visiter Rotuma deux ou trois fois par an. Il est évident que ces personnes, qui vivent chichement, n'ont pas les moyens de payer ces voyages qui sont inévitablement très chers. Toute âme généreuse qui désire contribuer aux frais de ministère auprès de ces gens qui en valent la peine peut m'envoyer ses dons. En attendant, ikls continueront à dire le Rosaire et lire les prières de la messe tous les dimanches.
Le dimanche suivant notre départ de Rotuma me vit à Nakavu, le village que j'ai déjà mentionné, à environ une heure de voiture de Suva. Là, la majorité des habitants catholiques, après avoir pris contact avec les Shaw, ont décidé de rejeter la nouvelle messe et d'assister exclusivement à la messe traditionnelle. C'est un village matériellement très pauvre (la plus grande partie de la population vit dans des huttes en tôle de fer) mais riche dans la Foi. L'église (toute simple) a été ré-arrangée avec un sanctuaire pour la messe traditionnelle. J'y célébrai la messe et donnai la bénédiction à une communauté d'environ quatre-vingts personnes. Durant les dimanches suivants de mon séjour aux îles Fidji, je célébrais une messe dans ce village le matin et une autre le soir à Suva. Dans ce dernier endroit, j'avais en moyenne une assistance d'une vingtaine de personnes en semaine.
Les dimanches où il n'y a pas de messes à Nakavu, les habitans, comme à Suva, se réunissent pour réciter les prières de la messe ensemble, sous la direction du catéchiste local, Monsieur Paul Ulu. Les catéchistes ont joué un rôle majeur dans la propagation de la Foi à Fidji depuis qu'elle fut implantée il y a cent-cinquante ans. Les prêtres y étant alors si rares - comme ils le sont encore aujourd'hui - ce sont ces hommes qui étaient responsables de l'instruction religieuse et des prières publiques dans les villages en l'absence de prêtres, qu'on ne voyait pas pendant des semaines ou peut-être des mois. Leur autorité en matière religieuse était forcément considérable dans leurs communautés. Ce fut donc véritablement la « conversion » de Monsieur Ulu au catholicisme traditionnel qui amena les catholiques de Nakavu à l'apostolat de la Fraternité dans les îles Fidji.
Les premiers missionaires catholiques aux îles Fidji, trois prêtres et deux frères, arrivèrent en 1844 en même temps que le vicaire apostolique pour l'Océanie, Monseigneur Bataillon, qui navigua depuis l'île française de Wallis. Ils étaient tous membres de la congrégation française des Marianistes récemment fondée, qui avait reçu de Grégoire XVI la tâche d'évangéliser le Pacifique sud. Monseigneur Bataillon était arrivé dans la région en compagnie de saint Pierre Chanel (martyrisé seulement trois ans plus tard à Futuna, en 1814) et désirait maintenant étendre la mission des Marianistes aux îles Fidji, où la première messe fut célébrée en la fête de l'Assomption 1844. Ces missionaires et ceux qui leur succédèrent furent confrontés à bien des difficultés, autant de la part des coutumes populaires que du fait que les missionaires méthodistes étaient déjà arrivés sur l'île, avec pour conséquence que la rivalité entre les deux religions provoquait beaucoup de confusion dans l'esprit des indigènes !
Quoi qu'il en soit, la dévotion des Pères Marianistes (et plus tards, des Soeurs) fut héroïque. Ils étaient presque exclusivement français. L'Eglise aux îles Fidji prit donc quelque chose du caractère français (par exemple l'architecture de l'église de Rotuna), qui subsista jusque dans les années 1940, malgré que les îles eussent été cédées à la Grande-Bretagne en 1874. Jusqu'au concile Vatican II, l'Eglise continua de croître et prospérer dans les îles Fidji. Bien que ses membres ne soient jamais devenus aussi nombreux que les méthodistes, elle joua un rôle important et influent dans la vie sur ces îles, en promouvant beaucoup de travaux pour le bien commun.
Après les désordres de 1960, l'Eglise, comme partout dans le monde, commença sérieusement à décliner, tandis que s'installait une baisse proportionnelle de la moralité. Les « droits des femmes et des homosexuels » sont maintenant de grandes questions aux îles Fidji, malgré les problèmes sociaux urgents comme la terrible pauvreté dont on aurait pu croire qu'elle absorberait complètement l'attention et l'énergie de chacun. Malgré tout cela, il est en effet bien consolant de trouver un petit mais fidèle groupe de catholiques, attachés à l'Eglise et à son Fondateur, dans sa présence Eucharistique, et qui a donné « sa chair pour la vie du monde » (Jean, VI:52).
Prions le Sacré Coeur de Jésus, sous le patronage duquel les îles Fidji furent placées en 1867, d'avoir pitié de ce pays et d'accorder rapidement un berger pour ce petit troupeau qui s'est placé avec confiance sous Sa protection.
Avec mes meilleurs voeux et ma bénédiction.
Vôtre dans le Christ,
Fr. Edward Black
Supérieur du district d'Australie et de Nouvelle Zélande