J'ai retrouvé ça, que pas mal d'entre vous ont reçu de ma part, mais qui n'est pas sur le site du BTAG.
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Robert Le Gall, surdoué de la prière bénédictine
Article d'Henri Tincq - paru dans LE MONDE - Edition du 29.07.01
Khâgneux lecteur de Proust, de Nabokov et de Céline, fou de grégorien et psalmiste devant l'éternel, le père abbé du monastère de Kergonan a aussi charge d'âmes : celles de ses moines et de ceux qui viennent en Bretagne trouver silence et consolation.
DEHORS, on entend le cri perçant d'une mouette, le piaillement d'un oiseau, le bruissement d'un chêne. Dedans, à l'avant d'une nef de béton qui fend l'horizon et le proche océan, une trentaine d'hommes en tunique et scapulaire noirs, le nez plongé dans un psautier au cuir écorné, rendent grâce à Dieu pour l'aube naissante. C'est l'office de laudes. L'orgue ronfle et, comme dans une chorégaphie minutieusement réglée, ils se lèvent avec une synchronie parfaite, se prosternent, joignent leurs mains sous le menton, font un quart de tour vers une croix byzantine que l'artiste a voulu peindre couleur rouge sang. Une croix qui aimante les regards et fait se rejoindre les ogives de béton gris. Sous elle, un cierge pascal troue la pénombre, un évangéliaire attend son lecteur, un autel ses célébrants.
Le grégorien est la prière de l'âme. Elle ne se tait ni la nuit ni le jour. Les moines de Kergonan, fils de la branche bénédictine de Solesmes, chantent en latin. Une manière d'arrêter le temps, d'entrer dans une lignée, de rejoindre ces générations d'orants qui reposent au cimetière du monastère mais qui, depuis le fond des âges, célèbrent la grande liturgie sur cette terre de Bretagne où le vent s'infiltre entre les calvaires, se brise contre les dolmens, fait frémir les pins. Les lèvres des moines marmonnent, l'encens monte au ciel, les vitraux percent les murs en éclats bleus, gris, roses, blancs. Le soir, après l'office de complies, jamais las de prier, de chanter, de réciter les psaumes, ils s'agenouillent une dernière fois devant une statue de la Vierge et l'autel du Saint-Sacrement.
"Pour garder un tel rythme, il faut du métier. Mais être violoniste exige aussi des heures et des heures d'archet." Lorsqu'on demande au père abbé de Kergonan, à deux pas de la mer et de la cité d'Auray (Morbihan), le secret d'une telle concentration dans la prière, jamais interrompue, de son monastère, dans cette rumination infinie des psaumes, il reconnaît que seul l'exercice paie, que la régularité crée l'envie et non la monotonie, que lui-même a mis une quinzaine d'années avant d'arriver au sommet de son art. Son art à lui, c'est ce service de l'inutile apparent, du gratuit, du beau, de la parole donnée et jamais reprise. Quand on entre au monastère, on entre en psalmodie, dit-il. "Le reste nous échappe. Ce n'est pas notre œuvre. Ou c'est une œuvre qui nous dépasse, qui se poursuit dans l'ombre ou la souffrance. C'est l'œuvre de Dieu qui a donné ces paroles et qui laboure le monde jusque dans ses tréfonds."
Dans ce métier, Robert Le Gall a tout du surdoué. Il est entré au monastère à dix-sept ans et demi. Avec son nom breton, dira-t-on, il était prédestiné. Ses quatre grands-parents sont enterrés dans le même cimetière de Brest. Et s'il est né en Normandie, le 26 février 1946, c'est par accident. Ses parents sont aussi bretons que la pierre de son monastère est brute, ses formes sobres et austères, son grégorien si fidèle. Que son père ingénieur soit un directeur des quais, des phares et des balises au port de Lorient ne l'empêche pas d'emmener ses quatre fils skier à la montagne, à Saint-Gervais. Jusqu'à ce jour de septembre 1962 où, au cours d'un camp à... Kergonan, le jeune lycéen de Saint-Louis de Lorient reçoit un appel intérieur brutal. Pas de vision mystique, pas de révélation bouleversante derrière un pilier d'église, mais une sorte d'"intimation" profonde, confie-t-il.
PENDANT une semaine, l'adolescent assiste aux offices, voit vivre des moines. Une voix intérieure lui dit alors : "S'il est vrai que Dieu est Dieu, il est normal que des hommes ne vivent que pour lui. Tu dois rester ici."Enfant, avec ses frères, il avait bien joué à "faire la messe" dans son grenier, avec quelques vieux habits en guise d'ornements et un calice en verre. Il avait bien fréquenté un monastère dans la Sarthe, où l'une de ses grands-tantes maternelles était sœur passionniste. Mais, à l'âge de jouer au foot ou de courir les filles, avait-il jamais songé à une vocation monastique ? Robert Le Gall retourne à Kergonan, entre à la khâgne d'Orléans, celle de Georges Pompidou, un littéraire, comme lui. Mais, au bout de trois mois, il refait ses bagages.
En ce pluvieux mois de décembre 1963, il a encore mille occasions de dételer, de réviser son choix, d'explorer ses doutes : "Est-ce que Dieu existe ? Est-ce que je ne voue pas ma vie à une chimère, à des billevesées ?" Un jour où il n'est encore que jeune postulant, cloué au lit par une mauvaise grippe, Dom Marcel Blazy, alors père abbé de Kergonan - à qui il succédera vingt ans plus tard -, lui rend visite à l'infirmerie et l'informe du désir de ses parents de le reprendre pour sa convalescence. De tempérament militaire, le père abbé, un polytechnicien, ajoute d'une voix ferme : "Si vous partez, je ne vous recevrai plus pendant un an." Le jeune homme serre les dents et, en larmes, lâche : "Je reste." Ailleurs,on parlerait de manipulation mentale. Lui dit simplement : "Je n'ai pas choisi d'être moine. C'est Dieu qui m'a appelé. Les actes les plus profonds de la vie humaine sont des actes de consentement."
Au monastère, il y a des vocations tortueuses, des allers-retours, des entrées soudaines et des sorties imprévues. Les années 1992 à 1994 à Kergonan ont compté huit entrées et huit sorties, avant un retour à la stabilité ! Mais la trajectoire de Robert Le Gall, qui sera élu père abbé en 1983 - à trente-sept ans, un record dans la carrière monastique -, est rectiligne. Son visage est comme un granit poli, son regard clair, perçant comme un rai de lumière. Mais dix-huit années d'"abbatiat" lui ont aussi donné une rondeur qui adoucit les traits, une onctuosité qui assouplit le jeu des mains, rend plus lent chaque mouvement. A l'entrée du réfectoire, il accueille le visiteur avec une cruche d'eau et un carré de tissu blanc et lui lave les mains. Autre rite bénédictin, chaque soir après complies, dans le chœur de l'église, le père abbé passe devant les rangs de ses "fils", qu'il regarde dans les yeux et asperge d'eau bénite avec dévotion et élégance.
Selon la règle de saint Benoît - de près de mille cinq cents ans -, le père abbé, élu à vie, est le pivot, le "signe du Christ" dans sa communauté. Il a "charge d'âmes", les âmes de ses moines et de tous ces hommes et femmes, nombreux et fervents, agnostiques ou croyants, qui frappent aux portes du couvent. "Signe du Christ", "charge d'âmes", des mots qui, à peine élu, le faisaient frémir : "Pendant six mois, j'ai pris tous mes repas sans savoir si j'irais jusqu'au bout." Le père abbé est celui qui a la responsabilité matérielle, administrative, spirituelle du monastère. Dans la corporation, des abbés se révèlent bons pères de famille, d'autres ont des réputations d'autocrates et de tyrans. Robert Le Gall maintient une lecture, à la fois traditionnelle et ouverte, de la règle. Si, en chapitre (la réunion quotidienne de la communauté), c'est lui qui parle habituellement, qui commente les événements de l'Eglise ou du monastère, un article du Monde ou de Guy Gilbert, il laisse "respirer" ses frères. C'est un "séducteur", dit l'un de ses moines, "au sens où il cherche à rejoindre l'autre, à le comprendre, à l'aimer".
A 4 heures, le père abbé se lève chaque jour que Dieu fait : "La quille de la journée, garante de l'équilibre, c'est le matin !", dit-il, filant la métaphore marine. Une heure d'oraison devant le Saint-Sacrement, puis la récitation du chapelet, selon le temps qu'il fait, dans les longs couloirs ou, dehors, dans le parc du couvent. Il retrouve ses frères à l'église, rompt la règle du "grand silence" de la nuit, attaque les offices de vigiles et de laudes. Puis, tout en se rasant, il se livre à sa distraction favorite. Il a lu tout Nabokov dans "La Pléiade" et, à raison de dix minutes par jour, mis neuf années pour lire l'intégrale d'A la recherche du temps perdu. Il vient de refermer le Voyage au bout de la nuitde Céline. Robert Le Gall est incollable sur Tintin, autant que sur les Psaumes. Hors les ouvrages de spiritualité, l'ex-khâgneux a gardé son amour de la littérature et a écrit lui-même beaucoup. Il a le souvenir de deux soirées à l'Opéra de Paris et rêve d'une invitation au Français.
La littérature est-elle si éloignée du "gouvernement" d'un monastère ? Non, l'écrivain et le psalmiste ont toujours un pas d'avance pour dire le bonheur ou le malheur des hommes. C'est la psalmodie qui donne le ton du monastère, de la "pâte humaine" qu'il renferme, de "cet orchestre de louanges et de souffrances, de grâces et de tragédies" qui le rapproche du monde, comme aime dire le père abbé de Kergonan, enraciné dans sa terre et son génie bretons. Infini de la mer, proximité de la mort, attente de la nouvelle terre. On ne vient pas au monastère chercher un confort ou un refuge, témoignent ses frères moines. On s'y enfonce comme dans une forêt de lianes ou comme dans un roman russe. Le monastère est "le lieu d'un combat entre les ténèbres et la lumière, entre l'Innocent et le Révolté, dit Robert Le Gall, citant l'écrivain André Chouraqui. L'Innocent dit "non" à l'iniquité du monde, le Révolté à l'éternité de Dieu."
TOUTES les civilisations, en Orient comme chez les Incas, ont connu des générations de moines contemplatifs. "C'est une soupape de respiration par le haut, indispensable à la survie de toute société", commente Robert Le Gall, encore frappé aujourd'hui, comme lors de son premier séjour à Kergonan, de voir des vagues humaines déferler vers son monastère. Il y a là des âmes pieuses, des chrétiens fervents, mais aussi des routards, des zonards, des gens sans foi ni loi, qui viennent chercher un matelas ou une piécette. Des hommes et des femmes, croyants ou non, bouleversés par un drame, un deuil, une séparation, des étudiants qui viennent, à peu de frais, chercher une concentration, préparer un examen. Vivre en retrait du monde, rester en silence avec soi-même, autant de moyens pour gagner en lucidité et rejoindre le "combat du monde". C'est "le rapport entre Dieu et moi, moi et Dieu, l'éternel chrétien", constate le Père Xavier, maître des novices, témoin de bouleversantes révélations.
Robert Le Gall parle de ce phénomène comme d'une "réverbération" de la prière des moines dans le monde. Comme à la fin d'une journée de soleil, quand les pierres, chauffées à blanc, réfléchissent encore la lumière du jour déclinant. On vient au monastère parce qu'il est plus facile d'y méditer et d'y prier, éventuellement pour y trouver une consolation ou un conseil. Ce n'est pas nous, remarquent les moines, qui allons au monde, c'est le monde qui vient vers nous. Parce que dans une société moderne, qui bouge à donner le tournis, le monastère est un pôle de stabilité, surtout quand il est enraciné dans une tradition aussi ancienne que celle des bénédictins. C'est un môle, comme on dit dans la marine, contre les tempêtes de la vie. "Quand on presse une éponge, elle se vide. Si on relâche l'éponge, elle boit. Le monde me fait l'effet d'une éponge qui a été pressée de tous côtés et qui aspire à boire", observe le père abbé de Kergonan.
La fréquentation des monastères n'est-elle pas "une réaction de santé par rapport à une désertification des raisons d'être et de vivre" ? Pour ce moine voûté par l'âge, entré à Kergonan en... 1949, la réponse à cette question ne fait aucun doute. Et, tout en reconduisant le visiteur de ses yeux malicieux, il fait part en quelques mots de sa longue expérience : "Pour les gens du monde, nous sommes des êtres inutiles. C'est faux. Dieu et la vie m'ont vrillé ici dans ce monastère de Bretagne. Mais savez-vous que je vis encore chaque jour dans la crainte et les tremblements ? Et qu'aux yeux de Dieu la prostituée, sur son trottoir de la rue Saint-Denis, a peut-être, comme Jésus le dit dans l'Evangile, plus de mérites que moi, pauvre moine de Kergonan ?"
A lire, de robert le gall : la saveur des psaumes (éd. cld, 2000) et le moine et le lama, livre d'entretiens sous la direction de frédéric lenoir, avec le lama jigmé rinpoché (fayard, 2001).